Cher·e·s camarades,
Le drame absolu qui vient de nous toucher à travers l’assassinat terrorriste de notre collègue Samuel Paty a donné lieu, comme trop souvent depuis de nombreuses années, à un manque de respect et un déficit d’empathie de la part de la sphère médiatico-politique, les uns courant après le sensationnalisme, les autres après la possibilité d’affirmer des positions idéologiques souvent nauséabondes. Nous ne sommes pas surpris·e·s de cette récupération y compris de la part de notre ministre quand il affirme avoir alerté l’institution sur les risques liés à un « séparatisme » dans l’école depuis longtemps ou qu’il utilise le terme d’ »islamogauchiste », terme venant de l’extrême-droite et qui dénigre les militant·e·s de gauches qui refusent de céder à l’islamophobie ambiante.
Tout cela n’est évidemment pas à la hauteur de l’évènement dramatique que nous vivons, en premier lieu pour les proches de Samuel Paty ainsi que les personnels et les élèves du collège de Conflans. Nos pensées vont prioritairement vers eux.
A la CGT Educ’action 78, nous avons choisi, à l’instar des autres syndicats départementaux CGT de l’Académie de Versailles, de diffuser l’information sur les rassemblements en hommage à Samuel Paty et d’y participer, mais de ne pas communiquer dans un premier temps pour prendre le temps du recueillement et du recul nécessaire.
Car notre tâche est double et complexe; ne pas céder au terrorisme se réclamant de l’islam en continuant à exercer et enseigner la liberté d’expression, à transmettre l’esprit critique à nos élèves et ne pas céder aux sirènes islamophobes, racistes et réactionnaires en continuant à exercer notre propre esprit critique et notre liberté pédagogique, loin des injonctions ministérielles à faire de nos élèves des petits soldats silencieux et obéissants, prêts à donner leurs vies aveuglément pour la nation. En somme, continuer à faire notre métier librement.
A ce titre, si comme beaucoup d’autres syndicats nous avons demandé la banalisation d’une partie de la journée de rentrée du 2 novembre pour nous retrouver et échanger entre collègues, nous n’avons aucunement demandé au ministre de nous dire comment faire notre métier. Vous trouverez donc ici un préavis de grève, pour le lundi 2 novembre, permettant de couvrir l’action des personnels qui auraient une vision moins verticale et injonctive quant aux modalités envisagées pour la rentrée du 2 novembre, que nous avons découvert comme vous par voie de presse, alors même que des discussions étaient toujours en cours avec les organisations syndicales.
Les récupérateurs professionnels préfèrent attiser la haine que nous laisser le temps de la réflexion, de l’analyse collective nécessaire pour qu’une telle horreur ne se reproduise plus. Nous prendrons ce temps, et nous vous invitons à en faire de même. Nous conclurons donc notre message par un extrait d’une longue et importante réflexion d’un collègue professeur de philosophie (à lire en entier ici: https://lmsi.net/Je-suis-prof):
« Pour reprendre un mot d’ordre apparu suite à ce crime atroce, je suis prof. Je suis prof au sens où je me sens solidaire de Samuel Paty, où sa mort me bouleverse et me terrifie, mais je suis prof aussi parce que c’est tout simplement le métier que j’exerce. Je suis prof et je crois donc en la raison, en l’éducation, en la discussion. Depuis vingt-cinq ans, j’enseigne avec passion la philosophie et je m’efforce de transmettre le goût de la pensée, de la liberté de penser, de l’échange d’arguments, du débat contradictoire. Je suis prof et je m’efforce de transmettre ces belles valeurs complémentaires que sont la tolérance, la capacité d’indignation face à l’intolérable, et la non-violence dans l’indignation et le combat pour ses idées.
Je suis prof et depuis vingt-cinq ans je m’efforce de promouvoir le respect et l’égalité de traitement, contre tous les racismes, tous les sexismes, toutes les homophobies, tous les systèmes inégalitaires. Et je refuse d’aller mourir au front pour une croisade faussement « républicaine », menée par un ministre de l’Intérieur qui a commencé sa carrière politique, entre 2004 et 2008, dans le girons de l’extrême droite monarchiste (auprès de Christian Vanneste et de Politique magazine, l’organe de l’Action française). Je suis prof et je refuse de sacrifier tout ce en quoi je crois pour la carrière d’un ministre qui en 2012, encore, militait avec acharnement, aux côtés de « La manif pour tous », pour que les homosexuels n’aient pas les mêmes droits que les autres – sans parler de son rapport aux femmes, pour le moins problématique, et de ce que notre grand républicain appelle, en un délicat euphémisme, sa « vie de jeune homme ».
Je suis prof et j’enseigne la laïcité, la vraie, celle qui s’est incarnée dans de belles lois en 1881, 1882, 1886 et 1905, et qui n’est rien d’autre qu’une machine à produire plus de liberté, d’égalité et de fraternité. Mais ce n’est pas cette laïcité, loin s’en faut, qui se donne à voir ces jours-ci, moins que jamais, quand bien même le mot est répété à l’infini. C’est au contraire une politique liberticide, discriminatoire donc inégalitaire, suspicieuse ou haineuse plutôt que fraternelle, que je vois se mettre en place, sans même l’excuse de l’efficacité face au terrorisme.
Je suis prof, et cette vraie laïcité, ce goût de la pensée et de la parole libre, je souhaite continuer de les promouvoir. Et je souhaite pour cela rester en vie. Et je souhaite pour cela rester libre, maître de mes choix pédagogiques, dans des conditions matérielles qui permettent de travailler. Et je refuse donc de devenir l’otage d’un costume de héros ou de martyr taillé pour moi par des aventuriers sans jugeote, sans cœur et sans principes – ces faux amis qui ne savent qu’encenser des profs morts et mépriser les profs vivants. »
Camarades, gardons espoir, les mauvais jours finiront!
Le bureau de la CGT éduc 78

